Privilège, rémunération dissimulée ou simple outil de travail ? Depuis que les journalistes et libraires ne sont plus seuls à en recevoir, les services de presse (ou SP) sont l’objets de nombreux fantasmes. Mais leur influence, réelle ou supposée, sur les chroniqueurs et la qualité de leurs chroniques, pose des questions plus profondes qu’il n’y paraît. Décryptage.
Un service de presse, c’est un exemplaire gratuit d’un livre envoyé par une maison d’édition ou un·e auteur/autrice à un·e journaliste, chroniqueur·euse ou librairie pour qu’il puisse le lire et faire son travail. S’il s’appelle Service de presse, c’est qu’il était auparavant principalement destiné à la presse (c’est important).
« Une chroniqueuse qui met 4 étoiles à vos SP ne vous rend pas service. » Ainsi commence le post Threads d’une autrice qui lancera l’énième polémique de la bookosphere autour des Services de Presse. « Et j’ai dû éduquer mon équipe de chroniqueuses là-dessus. » continue-t-elle sans trembler des genoux, avant d’expliquer comment les notes influencent les ventes, et comment 4 étoiles font baisser une moyenne et donc des ventes. Au-delà de la pratique, illégale, qui consiste à influencer directement les notes des produits que tu vends, au-delà même du côté très « enfer Linkedin » du ton de son post et de ses réponses, parler d’une « équipe de chroniqueuses » (donc de communicantes), bénévoles, que tu « éduques », à qui tu fais du chantage au SP pour obtenir les notes que tu veux, soulève de nombreuses questions. Des questions autour du travail du chroniqueur, de sa place dans la chaîne du livre, et de la nature du service de presse dans une économie où l’on peut facilement confondre démocratisation et ubérisation. J’ai eu donc envie de remettre quelques points sur quelques i, et d’aller un peu plus loin.
Ce que les services de presse ne sont pas
Sur ce sujet, parce que Sodome & Gomorrhe est avant tout un blog littéraire, et parce que certains comportements jettent un discrédit sur celles et ceux qui reçoivent des services de presse, je vais surtout prendre mon cas comme exemple. Je reçois peu de services de presse, et je n’en demande quasiment jamais (principalement parce que je ne me sens pas légitime à les recevoir, syndrome de l’imposteur, etc.). Cependant, il arrive que l’on m’en propose, généralement venant de maisons d’éditions avec qui j’ai des valeurs communes. Je les accepte, parce que je suis précaire au RSA et que le livre est un budget conséquent quand on a peu de moyens, mais surtout parce qu’il est intéressant de pouvoir lire et informer les lecteurs sur un livre dans les premières heures de sa sortie, la vie d’un livre en librairie étant souvent très courte. Mais si je les accepte, c’est que je les ai choisis : je regarde l’argumentaire que l’on m’envoie pour évaluer si quelque chose peut m’intéresser, et intéresser mes abonnés. Parce qu’un service de presse, pour moi qui vient de la librairie, c’est juste un outil de travail.
Un service de presse n’est pas une rémunération, ni une indemnité, ni un salaire. Vous ne pouvez pas faire vos courses avec, ni payer vos factures ou votre loyer. Ce n’est pas un cadeau, même s’il peut faire plaisir, c’est un outil qui vous permet de faire votre travail sans payer de votre poche (oui, même bénévole, écrire des chroniques, c’est du travail). Par conséquent, le service de presse n’induit pas nécessairement la production d’une chronique « positive », ou d’une note avantageuse sur les plateformes dédiées et autres sites marchands. Il ne peut pas être utilisé comme monnaie d’échange pour obtenir des services de communication et de marketing de la part de chroniqueurs et de chroniqueuses bénévoles et exploitées.
Mais au fond, cela pose des questions : qu’est-ce qu’on entend par « chronique »? Qu’est-ce qu’un chroniqueur ? Pourquoi faire de l’évaluation et de la notation le coeur de toute chronique littéraire ?
Chroniquer n’est pas noter
On va passer rapidement sur les notes : personnellement, je ne sais pas faire. Si vous vous rendez sur mon profil Babelio, vous allez beaucoup rire, parce qu’il n’y a pratiquement que des cinq étoiles. Je ne sais pas noter, évaluer, classer sur une échelle de valeur. Si vous me demandez de faire un top 5 de mes lectures de l’année je vais certainement trouver cinq livres que j’ai aimé, mais je vais être incapable de les classer et, surtout, si vous me demandez une heure plus tard, cette sélection pourrait être totalement différente. Voilà. J’ai conscience qu’il est un peu ironique pour un chroniqueur de dire qu’il ne sais pas évaluer, mais c’est parce que ma manière de lire et de parler de mes lectures n’est pas centrée sur mon avis, ou mon évaluation, de l’œuvre en question.
Si je ne fais quasiment pas de critique négative, c’est pour plusieurs raisons. Premièrement, écrire une chronique me prend beaucoup de temps (plusieurs jours de réflexions et minimum une demi journée de rédaction, ce à quoi s’ajoute mise en page, graphisme, etc), et je n’ai pas envie de passer du temps à parler de livres que je n’ai pas aimé. Ensuite, je ne finis généralement pas les livres que je n’aime pas, ce qui rend difficile l’écriture d’une telle chronique, à mon sens (c’est mon éthique personnelle, d’autres pensent différemment et je le respecte). Enfin, pour moi, le fait qu’une chronique soit positive ou négative est complètement accessoire. Pour moi, écrire une chronique, c’est une occasion de parler du fond. Mon avis n’est qu’un point de départ, ou une conclusion, à l’intérêt que je porte à ce livre. Mais l’important, pour moi, c’est d’informer le lecteur. Et mon évaluation n’est pas informative : je ne suis qu’un individu avec ma subjectivité, je ne suis pas plus ou moins important qu’un autre, par conséquent, mon avis ne devrait pas être le centre de ma chronique. Par contre, un peu d’analyse, dire de quoi parle le livre, les sujets qu’il aborde, les questions qu’il pose, c’est, à mon sens, plus intéressant. C’est aussi, j’en ai conscience, ma petite spécificité en tant que chroniqueur : je fais des analyses (sans spoilers !), souvent politiques, des livres que je lis.
Si je vous explique ça, c’est aussi pour vous dire : je ne peux pas tricher. Si vous lisez mes chroniques, vous savez qu’elles sont argumentées. Si je n’ai rien à dire sur un livre, je ne peux pas écrire de chronique, je ne peux pas faire semblant. Il y a des tas de livres que j’ai aimé et que je suis incapable de chroniquer. Par conséquent, il ne pèse pas sur moi la pression de faire la critique positive d’un service de presse. Si je trouve un angle d’analyse, je publierai une chronique. Si je ne suis pas sûr d’avoir quelque chose à écrire dessus, même si je l’ai aimé, je vais en parler en vidéo dans un bilan lecture. Mais ça va s’arrêter là.
Noter et chroniquer sont deux choses différentes. La notation, l’évaluation, sont des outils de vente au service d’une entreprise. La chronique est un contenu culturel au service du lecteur.
Démocratisation ou ubérisation ?
Si je suis obligé de faire cette mise au point, c’est à cause de ces acteurs et actrices du monde du livre qui confondent démocratisation et ubérisation, chroniqueuse et communicante, service de presse et rémunération, outil de travail et moyen de pression.
Les chroniqueur et chroniqueuses ne sont pas au service des auteurs ou des éditeurs. Nous ne sommes pas des communiquant. Nous ne sommes pas un service marketing externalisé et gratuit. Nous exerçons une activité, principalement bénévole, au service de l’information au lecteur. Si nous devions être rémunéré, nous le serions, comme n’importe quel média, par notre audience ou, selon votre éthique, par la publicité (oui, il y a beaucoup à dire mais ce n’est pas le sujet). Mais en aucun cas par les auteurs ou éditeurs. Le sujet de la chronique ne peut être la main qui nourrit.
Mais c’est parce que démocratisation et ubérisation sont si proches que le service de presse est vu comme un privilège. C’est parce qu’il est vu comme un privilège, ou une sorte de rémunération (encore fois, ce qu’il n’est en aucun cas), qu’il peut être un moyen de pression. Et c’est aussi parce que la chronique littéraire est moins politique et analytique, que la notation de la personne qui la produit devient le centre de l’attention, et donc une potentielle monnaie d’échange. Tant que le centre de la chronique littéraire ou culturelle sera l’évaluation et la notation, elle sera au service du capitalisme, et donc potentiellement corruptible.
Politisez vos chroniques.
À l’heure où l’extrême droite est aux portes du pouvoir, il est important de redonner du sens politique à des espaces que le capitalisme a dépolitisé – et désamorcé. Je l’ai déjà écrit ici, mais la dépolitisation est la meilleure alliée de l’extrême droite, parce qu’elle retire du sens aux choses, et empêche l’individu de se questionner sur sa place et celles des autres dans la société. En dépolitisant, on déresponsabilise, on individualise, on divise : si mon expérience n’est que la mienne, l’autre importe peu. Si mon expérience est que la mienne, la différence de l’autre peut être une gêne ou une menace.
Politiser vos chroniques, c’est aussi refuser d’être un outil du capitalisme, c’est refuser d’être un simple outil marketing au service de maison d’éditions, ou d’auteurices qui passent plus de temps à publier des posts abscons sur Linkedin qu’à écrire des livres dont iels pourraient être fiers. Chroniqueurs, chroniqueuses, ne vous laissez pas exploiter par un système qui veut faire de la note et de l’évaluation – qui sont uniquement des outils de vente – le centre de votre activité. Vous n’êtes pas là pour vendre : vous êtes là pour informer et partager.


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