L’imaginaire est partout. La SF, la fantasy et le fantastique sont des genres à succès au cinéma, en jeu vidéo, à la télévision. En littérature cependant, ces mêmes genres sont victimes du tampon « culture populaire », et largement ignorés. En librairie, difficile d’en vendre à des clients qui ne jurent que par la sélection du Monde des Livres ou de Télérama (dans les pages desquels ils sont absents). Et pourtant, les littératures de l’imaginaire sont porteuses d’imaginaires politiques puissants. Voici donc la seconde partie de la sélection « Imaginaire & Politique ».
Lire n’est pas résister (mais c’est un début)
Renée Nicole Good n’était pas en train de lire quand elle a été assassinée de trois balles dans la tête par la gestapo de Donald Trump. Elle résistait. Elle était là, avec son épouse, pour soutenir leurs voisins face à la sinistre police anti-immigration, milice armée sous stéroïde, sans limite dans la dégueulasserie. Comme beaucoup, je ne peux aujourd’hui retirer de ma tête les cris de sa femme. Comme beaucoup, je suis en colère. Comme beaucoup, je me sens impuissant.
Lire n’est pas résister si vous n’en faites rien une fois le livre refermé. Lire n’est pas résister si vous n’essayez pas, au moins, d’aider vos voisins à faire face à l’injustice. Lire n’est pas résister si vous ne dites rien quand, à table pendant les fêtes, votre tonton raciste a encore sorti un truc de vieux nazi. Lire n’est pas résister si, une fois le livre refermé, vous hésitez encore à nommer un chat un chat, et un nazi un nazi.
Il n’y a plus de confort possible dans ce monde sans fermer les yeux. Pas de confort sans une part de lâcheté. Lire n’est pas résister si vous n’ouvrez pas les yeux, ensuite, sur la réalité. Lire n’est pas résister si même face à l’évidence vous continuez de dire « c’est comme ça » avec un petit haussement d’épaules. C’est comme ça, la phrase qui tue l’imaginaire. C’est comme ça, et pas autrement. C’est comme ça, le fascisme monte. C’est comme ça, c’est la phrase que dit monsieur Verdebois à Matilda.
Soyez des Matilda. Défiez l’autorité. Désobéissez. Soyez des Renée Good. Aidez vos voisins, vos amis, et des inconnus dans le besoin. Résistez dans la réalité. Et surtout : restez en colère.
Nourriture, Strate & Classe

Foodistan est une chouette curiosité littéraire pour celles et ceux qui aiment être surpris par le fond et la forme. Dans notre futur, après un épisode désigné comme « la Faim dans le monde », la France est devenu le Foodistan. La société de classe s’est muée en une société composées en groupe d’habitudes alimentaires. On y suit Maelle qui, par son métier de serrurière, est amenée à rencontrer tous ces groupes aux régimes alimentaires parfois étranges.
En abordant la question d’une société classe par le prisme de l’alimentation, Ketty Stewart interroge, finalement, ce que l’alimentation peut révéler de notre environnement social. Foodistan est donc plus une galerie de portraits, une exploration de ces nouvelles classes sociales. Sur la forme, ce texte peut déstabiliser, mais il le fait avec humour. Les chapitres sont entrecoupés de menus sur le thème des grands classiques de la SF, la langue elle-même est un jeu, chaque groupe ayant sa propre version du français, son propre vocabulaire, son argot. Un texte réjouissant qui donne faim.
Foodistan, Ketty Stewart, éditions Argyll
Je suis née dans une vanille panivore, ce qui est plutôt bien pour le développement du goût. Le pain se marie bien avec une quantité impressionnante d’aliments et prend des formes et des textures variées. Pour cette raison, c’est un régime dit « ouvert ». C’est égaliment un régime ancien qui trouve ses racines dans le monde d’avant la Faim et dont les traces sont attestées jusque dans la préhistoire.
Ma grand-mère m’a raconté que c’est en partie à une cerise sanitaire du début des années 2020 av F. que l’on doit l’existence de notre tradition culinaire. À cette époque, l’industrie alimentaire à grande échelle était sur le point de s’effondrer et l’apérolypse qu’on connaît tous allait advenir. Mais les gens ne s’en préoccupaient pas encore.
Traduction & Impérialisme

Robin Swift, originaire de Canton en Chine, adopté après la mort de sa mère par un riche universitaire britannique, est éduqué à Oxford pour devenir traducteur. Dans ce monde alternatif, la magie est activée par des mots gravés sur des barres d’argent. La traduction est ainsi un secteur stratégique de l’empire colonial britannique : en travaillant en plusieurs langues, il est plus facile de cerner l’entièreté d’une notion, y compris les nuances qui, d’une langue à l’autre, se perdent en traduction. L’académisme est donc ici un outil de la violence coloniale britannique, qui pille le monde de ses ressources – et de ses cerveaux – pour s’enrichir et prospérer.
Si le livre est sous-titré « ou la nécessité de la violence », c’est que Robin est traversé par un dilemme. Confronté à la réalité de son activité, tiraillé entre son intérêt intellectuel pour ce qu’il apprend à l’université et ses origines, il hésite : espérer changer l’empire de l’intérieur, attendre qu’il s’écroule sous son propre poids, ou l’action directe et donc, oui, possiblement violente.
Originaire de Canton, elle-même traductrice et universitaire, R.F. Kuang signe dans ce roman passionnant une brillante démonstration sur le colonialisme et l’impérialisme, mais également une réflexion assez radicale sur la « nécessité de la violence » comme modalité de lutte contre le pouvoir.
Babel, R.F. Kuang, éditions De Saxus
Patriarcat & secte capitaliste

Mona est « semeuse » au sein du village Re:Start, dédié à la beauté des femmes. Elle a gravi tous les échelons, elle est respectée au sein de la communauté des Lumineuses. Un jour, son amie Callixte, devant le refus de l’IA qui contrôle leur vie de la laisser manger, perd le contrôle, précipitant des événements qui dévoileront l’horreur derrière la façade lisse de l’organisation.
Re:Start est court comme un coup de poing. Et pourtant, en s’inspirant de l’enfer des entreprises de Marketing Multi-Niveaux (ou MLM en anglais), cette novella frappe juste là où il faut. Ces entreprises prédatrices, en utilisant les armes du patriarcat (injonctions à la minceurs et à des standards de beauté inatteignables), exploitent les femmes pour vendre des régimes, produits de beauté miracle, produits « bien-être », à d’autres femmes qui vont ensuite en vendre à leur tour. Et même si la forme courte ne vous laisse pas le temps de souffler, cette novella met le doigt sur les liens entre le patriarcat, qui crée les oppressions, et le capitalisme, qui les rend désirables afin de les exploiter. Un texte dur mais nécessaire qui rappelle pourquoi la lutte contre le patriarcat peut difficilement être déconnectée d’une lutte contre le capitalisme.
Re:Start, Katia Lanero Zamora, éditions Argyll.
Serment des lumineuses
Sûre de la seconde chance qui m’est accordée, je prête serment devant la Communauté comme témoin. (…)
Mon corps est un temple, ma féminité, sacrée. Je jure de respecter, d’honorer, de sanctifier ce que j’ai délaissé, ce que j’ai dégradé. Pour mon bien et pour le bien de toutes, je m’engage à faire le chemin vers la meilleure version de moi-même, mon unique horizon. À prendre le contrôle sur ma nature décadente et à combattre mes instincts. (…)
Mon corps est sacré et je suis une déesse.
Tout ce qu’ils ont, ils l’ont volé

Korost est une puissante cité, capitale économique d’un ancien empire dans la tourmente. En effet, des guerres et tensions géopolitiques amènent à Korost des vagues de réfugiés désespérés. Au sein de la cité, les tensions sont à leur comble entre ceux qui possèdent – et qui contrôlent notamment l’arnoire, mystérieux métal qui transforme la lumière du soleil en énergie – et ceux qui n’ont rien : les pauvres verriers qui travaillent pour des conditions de vie plus que modestes.
On suit trois personnages : Enik, une institutrice des quartiers pauvres, Istven, un jeune orphelin, et Katlik, une jeune fille de bonne famille à la recherche de la vérité sur la mort de son frère. Ces trois personnages vont se croiser, leurs quêtes se rencontrer, et menacer les fondations même de cette société de classe : un secret qui, s’il est dévoilé, peut tout faire s’effondrer comme un château de carte.
Vous l’aurez compris, on parle de lutte des classes, de capitalisme, du rôle des privilégiés dans la croissance des inégalités. On parle de la révolte, de révolution, de la légitimité des moyens d’action violents. On parle aussi du colonialisme et de son imaginaire raciste (l’orientalisme et cet « exotisme » qui a fasciné la bourgeoisie européenne au 19e siècle notamment). Un grand livre qui montre pourquoi, et pour qui, on se bat.
La ville au plafond de verre, Romain Delplancq, éditions HSN
Explorer sans coloniser

L’expédition spatiale Lawki 6 traverse l’univers depuis des années. Son but : explorer quatre planètes pouvant abriter la vie, afin d’étudier la nature de ces écosystèmes inconnus. À travers les yeux d’Ariadne O’Neill, ingénieure de la mission, on découvre des mondes étranges et beaux, tandis que l’équipage les étudie en laissant le moins de trace possible de leur passage. À travers ses yeux, on voit aussi son corps changer tandis qu’un dispositif l’adapte aux nouveaux environnement auxquels il sera confronté. Au cours du voyage, le petit équipage devra vivre ensemble, s’adapter, faire des choix cruciaux alors qu’ils vont vers l’inconnu, laissant derrière eux une Terre qui change, et une certaine idée d’eux-mêmes. À bien des égards, ce voyage pourrait être sans retour.
L’exploration spatiale est un des fondements de la SF. Confrontés à notre solitude, imaginer des mondes nouveaux dans ce vaste univers est rassurant, comme s’il nous était insupportable que la réalité du vivant soit restreinte à notre planète. Mais cet imaginaire est aussi un geste politique. À l’heure où des milliardaires fantasment de coloniser Mars, d’exploiter la lune, d’envoyer des data centers en orbite, nous avons besoin d’envisager l’exploration comme un geste curieux et désintéressé, animé seulement par le besoin d’étendre l’horizon de nos connaissances, et notre perception de la réalité. Apprendre, si par bonheur est exactement ça : un livre où l’on explore sans exploiter, sans coloniser, sans détruire.
Apprendre, si par bonheur, Becky Chambers, éditions L’Atalante
Nous n’avons rien trouvé que vous pourrez vendre. Nous n’avons rien trouvé d’utile. Nous n’avons trouvé aucune planète qu’on puisse coloniser facilement ou sans dilemme moral, si c’est un but important. Nous n’avons rien satisfait que la curiosité, rien gagné que du savoir.


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