Imaginaire & Politique – partie 1

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L’imaginaire est partout. La SF, la fantasy et le fantastique sont des genres à succès au cinéma, en jeu vidéo, à la télévision. En littérature cependant, ces mêmes genres sont victimes du tampon « culture populaire », et largement ignorés. En librairie, difficile d’en vendre à des clients qui ne jurent que par la sélection du Monde des Livres ou de Télérama (dans les pages desquels ils sont absents). Et pourtant, les littératures de l’imaginaire sont porteuses d’imaginaires politiques puissants. Voici donc la première partie de la sélection « Imaginaire & Politique ».

Divertissement & Lutte des classes

L’imaginaire est souvent snobé. Vu comme du divertissement dans un pays qui glorifie l’élitisme culturel et méprise la culture populaire, les genres qui composent l’imaginaire sont, dans les médias comme dans les librairies, relégués dans un coin sombre. À droite, l’élitisme va considérer le divertissement comme un moyen d’amuser les pauvres, qu’ils croient incapables de s’élever par l’art et la culture. À gauche, un autre élitisme, qui ne dit pas son nom, va le considérer comme une arme du capitalisme pour endormir les masses. Le point commun entre ces deux élitismes, c’est le mépris de classe. Un mépris qui les aveugle au point de ne pas voir que l’imaginaire populaire, de V pour Vendetta à Hunger Games, produit des symboles puissant qui, parfois, rencontrent les aspirations d’émancipation des peuples. 

Bien sûr que l’imaginaire divertit. Il évade, il fait voyager, il étend notre univers et fait travailler notre imagination. Mais créer un monde, un univers, penser une société, c’est politique. Qu’on le calque sur le notre ou qu’on le fasse sortir de terre, le monde que l’on va créer, puisqu’on ne crée pas à partir de rien, va forcément interroger notre réalité.

Dans cette sélection, peu de classiques. J’ai choisi de mettre en lumière des titres surtout contemporains, reflétant les aspirations et colères du monde d’aujourd’hui.

Utopie & salaire à vie

Couverture du livre Eutopia de Camille Leboulanger aux éditions Argyll

Dans Eutopia, Camille Leboulanger nous parle d’un futur où l’humanité aurait appris de ses erreurs. Antonia est une utopie réaliste basée sur l’idée du salaire universel et de l’abolition de la propriété privée (tels que développés par Bernard Friot et le Réseau Salariat). On y suit Umo, né dans la petite bourgade de Pelagoya, de l’enfance à l’âge adulte, dans une sorte d’autobiographie dans laquelle on explore cette société du sol au plafond. Éducation, travail, études, logement, écologie, tout y passe : Camille Leboulanger interroge aussi la famille, le couple, l’amitié, l’amour, nous questionnant en creux sur l’influence que le capitalisme peut avoir sur nos relations interpersonnelles.


Préambule à la Déclaration d’Antonia

Après délibération, les délégués mandataires réunis déclarent que :

1. Il n’y a de propriété que d’usage.
2. Toute propriété finit à la mort.
3. Le sol, l’eau, l’air, ainsi que les règnes animal et végétal (dans leur globalité et dans leur composantes) ne sont pas, ni ne peuvent être ou être considérés comme, des ressources.
4. Parmi les créatures vivantes, les actions de l’humanité ont le plus grand effet sur les conditions environnementales. Parmi conséquent, il est de sa responsabilité de modérer son propre impact, d’en corriger les effets négatifs et de protéger le reste de la vie terrestre en assurant la perpétuation des richesses animale et végétale.
5. L’être humain n’est pas, ni ne peut être ou être considéré comme, une ressource.
6. La santé, l’éducation, la justice, le logement, l’alimentation et la maîtrise du travail sont des droits fondamentaux et inaliénables.
7. Chaque être humain est libre de corps et d’esprit/ Aucun préjugé d’ordre moral ou religieux ne peut lui retirer cette liberté. Tout être vivant est libre d’aller et venir à sa guise.
8. Aucun être humain ne peut imposer sa volonté à un autre, par subordination, par coercition ou par force, pour quelque raison que ce soit.
9. Chaque être humain est un travailleur, de l’éducation à la mort. Par conséquent, chaque être humain a droit à un salaire.
10. Chaque être humain est libre d’user de sa force de travail dans quelque entreprise productive que ce soit, individuelle ou collective – tant que celle-ci ne contrevient à aucun des principes énoncés ici.
Camille Leboulanger, Eutopia, éditions Argyll & J’ai Lu

Féminisme & Hyperespace

Couverture de « Houston, Houston, me recevez-vous » de James Tiptree Jr. Aux éditions Le Bélial

Une équipe de vrais hommes virils, envoyés par la NASA pour faire le tour du soleil, est surpris par une éruption solaire. Sur le retour, ils sont contactés par un autre vaisseau, le Gloria, dont l’équipage est, à leur grande surprise, composé uniquement de femmes.

Publié en 1976, cette petite novella féministe de James Tiptree Jr (aka Alice Sheldon) s’attaque frontalement au patriarcat, en mettant en lumière les mécanismes de la misogynie et du sexisme, à une époque où l’on peine à dénaturaliser les rapports entre hommes et femmes. Un texte important, alors qu’une vague masculiniste semble gagner de plus en plus de terrain.

Houston, Houston, me recevez-vous, James Tiptree Jr., éditions Le Bélial

IA, robots & trous de ver

Couverture de « La tragédie de l’orque » de Pierre Raufast aux éditions Aux Forges de Vulcain

En 2173, l’Humanité se remet doucement d’une grande migration climatique qui a fortement réduit la population mondiale. Dans le but de ne pas répéter les erreurs du passé, l’humanité explore l’univers à la recherche de la matière noire. Une telle découverte apporterait une solution durable et abondante à la question énergétique, alors que l’IA est partout, accompagnant chaque humain à travers des robots et des assistants personnels. Dans ce premier tome, le vaisseau Orca de Sara et Slow connaît une avarie et doit être secouru, afin de, peut-être, apporter à l’humanité l’espoir.

C’est une trilogie passionnante, qui se lit avidement. Si elle n’est pas frontalement politique, elle aborde un certain nombre de questions d’une brûlante actualité: l’illusion du progrès technologique comme seul salut écologique, les limites du progrès humain, et bien sûr l’IA, à la fois sur la question des dérives d’une telle technologie et sur les questions écologique et énergétique.

La tragédie de l’Orque, Pierre Raufast, éditions Aux Forges de Vulcain

Anarchie & Haute montagne

L’empire Borolien, expansionniste et colonial, cherche à conquérir les Cerracs, un territoire montagneux composé de seulement quelques villes et villages. Dimos, journaliste, envoyé sur le front pour faire de la propagande de guerre dans une gazette de la capitale, est fait prisonnier. Là, il se rend compte de la réalité de l’expansion colonial, et surtout découvre les ennemis de l’empire : une communauté anarchiste qui défend, plus qu’un territoire, leur mode de vie libre et leur indépendance de l’empire.

Ce roman est une assez bonne porte d’entrée pour explorer la question de l’anarchisme. On y discute beaucoup de philosophie politique anarchiste, et surtout de ses différentes incarnations. On y balaie des clichés et, en miroir, on s’interroge sur notre liberté, et notre indépendance. Un roman pour celleux que la révolte émeut.


Tous les individus sont libres. La liberté est définie comme une relation entre les membres d’une société. Cette relation tire son origine du respect mutuel, de la reconnaissance de l’autonomie d’autrui, ainsi que de la capacité à nous tenir pour responsable de nos actions. Tous les individus sont libres et tous ont une responsabilité envers eux-mêmes et envers les autres.
Margaret Killjoy, Un pays de fantômes, éditions Argyll & Pocket

Nous sommes anarchistes, et nous sommes immortels. Nous sommes le pays des fantômes, et nous sommes immortels. Nous les affronterons jusqu’à la mort, et nos os continueront le combat après nous. Le souvenir de notre existence les poursuivra. Nous les repousserons jusqu’à Borol, et jusqu’au plus profond de leur cœur, nous leur apprendrons que les hommes et les femmes libres ne se rendent jamais. Aujourd’hui, soyons des fantômes ! Aujourd’hui, soyons des fantômes !
Margaret Killjoy, Un pays de fantômes, éditions Argyll & Pocket

Thé, infusions & anticapitalisme

Couverture d’Histoires de moine et de robot, de Becky Chambers, aux éditions L’Atalante

Dex, moine de thé, voyage en roulotte de communautés en villages, afin de rencontrer les gens, leur servir du thé, et les écouter. Dans une société apaisée où l’être humain a enfin trouvé l’harmonie, Iel cherche un sens à son existence. Pour assouvir cette quête, iel s’aventure dans la partie sauvage de la planète et rencontre un robot, Omphale, qui vient à la rencontre de l’humanité avec une question : de quoi les gens ont ils besoin ?

Dans ce dyptique, en posant la question des besoins, Becky Chambers remet en question les fondements du capitalisme et nous présente une société qui a dépassé les conflits. Les religions n’y sont plus des systèmes politiques oppressifs, la fluidité du genre et des sexualités n’y font plus débat, l’environnement n’est plus une terre à posséder ou conquérir, l’autre n’est plus un étranger à dominer ou exclure. Plus loin encore, les rapports humains ne sont pas envisagés systématiquement sous le prisme du conflit, de la compétition ou de la concurrence.. au contraire, l’entraide, la solidarité, l’amitié, la coopération y sont le moteur des interactions sociales.

Histoires de moine et de robot, Becky Chambers, éditions l’Atalante

La suite en partie 2 !

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