Sodome et Gomorrhe

Sunyel, l’interview Pride

Sunyel est une précurseuse. Une pionnière. Exploratrice infatigable des genres musicaux, elle se révèle sous un nouveau nom, nouveau projet, une nouvelle liberté après quatre albums sous les noms de Mr puis Mrs Yéyé, un coming out trans en 2018, et une belle “collection” de traumas comme autant de chansons à écrire. Alors qu’elle vient de sortir “Corps Sale”, son premier single sous sa nouvelle identité artistique, Sodome & Gomorrhe a profité de l’occasion pour lui poser quelques questions sur le thème de la Pride, sur sa carrière, sa vie et sa musique.

Yelena

À la ville, elle est Yelena Pouliquen, une femme transgenre et autiste de 28 ans. Enfant, elle a « toujours touché à des trucs créatifs et artistiques », mais c’est au lycée quelle se concentre sur la musique. En 2012, elle lance son premier projet musical, Mr Yéyé, après un passage sur scène remarqué lors d’un concert de Shaka Ponk (sur le titre « Prima Scene »). Ce projet très rock lui a, nous dit-elle, « permis progressivement de réunir une audience composée de gens incroyables » de faire des tournées dans toutes la France, et de sortir l’équivalent de quatre albums. En 2018, Yelena fait son coming out, Mr Yéyé devient très naturellement Mrs Yéyé, mais au fil du temps naît le besoin d’un nouveau départ.

Après une année de confinements successifs, la sortie d’un EP confiné, Solitaires, et une évolution musicale plus pop et plus libre dans ses influences, le projet Sunyel voit le jour. Une allusion à la couleur jaune qu’elle arbore fièrement, au soleil, au jour, à la liberté, un nom évocateur pour un nouveau départ, presque une renaissance musicale et artistique, recentrée sur des sujets très personnels : « ça parle de relations toxiques, d’abus sexuels, de difficultés à trouver sa place dans notre monde, de burn out, de recherche de soi, de dealer avec ses traumas ». Une artiste sensible qui n’a pas peur de porter son identité de « femme, queer et autiste » au cœur de son travail.

Pride month, représentation et cis-gaze

 

Comment ça va ?

Honnêtement, complexe un peu, mais dans le fond je dirai que ça va. J’ai sorti un morceau très très personnel le weekend dernier donc ça génère beaucoup d’angoisses, mais j’ai fait suffisamment de travail sur moi ces dernières années pour rester stable et tenir le coup. Donc ouais, je dirais que ma vie est pas simple en ce moment, mais que le moral est bon.

C’est quoi pour toi la « Pride » ?

Pour moi, c’est vraiment autant un mouvement militant qu’une grosse fête. J’aime beaucoup les expériences paradoxales, dans lesquelles deux postulats apparemment contraires se trouvent à coexister et se nourrir, et je pense que la Pride tient sa puissance et son importance du fait qu’on peut autant venir pour revendiquer nos droits que pour passer un moment convivial avec des gens qui nous ressemblent, et j’ai l’impression que la plupart des gens viennent pour les deux, et que celleux qui viennent exclusivement pour l’une ou l’autre raison sont autant essentiels. Après je ne dis pas que la Pride est parfaite, factuellement les médias se servent beaucoup du fait que ce soit une fête pour ne pas parler des thématiques qu’on veut mettre en valeur, je pense à la Pride de 2019 où quasiment aucun média n’avait parlé d’intersexuation alors que c’était la revendication principale de cette édition, je pense qu’on peut encore réfléchir à améliorer l’événement, mais je pense, j’ai envie de croire disons, que la vérité se trouve dans cette ambivalence revendicative/fête.

 

” La Pride tient sa puissance et son importance du fait qu’on peut autant venir pour revendiquer nos droits que pour passer un moment convivial avec des gens qui nous ressemblent.”

 

Que penses-tu de la visibilité LGBTQ+ en France dans les médias et la culture ? Est-on en retard par rapport à d’autres pays ?

Je vais surtout parler de la question trans, car même si je suis également pansexuelle, aromantique et asexuelle, c’est celle qui me concerne le plus : je pense que même si c’est encore compliqué, on progresse. Selon moi le principal souci, c’est que la plupart des fois où on nous laisse un peu de place c’est pour parler de nous, au lieu de nous laisser parler. Il y a tout ce truc appelé le cis-gaze (le “point de vue cis”) qui fait que notre expérience est toujours vue selon le prisme, le filtre des personnes cis, et ça freine l’éducation des populations à nos problématiques. Dans les reportages ou les films sur les personnes trans, on montre toujours un entourage ébranlé par le coming out, on se focus sur notre mal-être, sur l’aspect médical de nos expériences, et oui toutes ces choses-là peuvent faire partie de nos expériences (mais pas aussi systématiquement qu’on le dit à la télé), mais c’est très réducteur. Ça invisibilise des tas de trucs parfois beaucoup plus importants, comme l’importance de questionner la question du genre elle-même, le fait que si on est malheureux c’est pas parce qu’on est trans, mais parce que notre monde stigmatise les personnes trans, que notre corps il est très bien comme il est et que si on veut le changer c’est parce que 99% des personnes cis considèrent que si on a des seins on est une fille et que si on a une barbe on est un mec, et que c’est tellement douloureux et destructeur qu’à force c’est juste plus simple de chercher à modifier notre corps qu’éduquer leurs regards. On aimerait juste qu’on nous laisse parler. Mais ça viendra, ça vient déjà, je pense au podcast sur la transidentité que mon pote Ben Névert a sorti sur sa chaîne où il a basiquement invité trois personnes trans en les laissant s’exprimer librement. Ce genre de prises de paroles commence à exister, et pour moi ça va s’accélérer. Et c’est déjà bien que les médias mainstream s’intéressent à nous ! C’est juste loin d’être parfait, ça fait parfois plus de mal que de bien, et c’est donc important qu’on soit exigeants là-dessus. Merci de vous intéresser à nous, faites le bien maintenant.

 

 

On voit dans le monde émerger une nouvelle génération de jeunes artistes « mainstream » qui n’ont plus peur de se dire Queer (Angèle, Eddy de Pretto, Lil Nas X, YUNGBLUD, Halsey…), sans que cela semble affecter vraiment leur carrière ou leur public. Est-ce que les jeunes aujourd’hui sont plus tolérants et conscients de ces questions que les générations précédentes ?

C’est difficile à quantifier parce que j’entends autant de gens dire que la nouvelle génération est plus ouverte, que de gens dire que les jeunes sont plus racistes et réac que jamais, donc est-ce que la réalité c’est juste que l’opinion s’est beaucoup plus polarisée qu’avant, ou juste qu’on voit plus les extrêmes ? Les artistes queer ont toujours existé, des hommes qui jouent sur leur androgynie existent depuis longtemps, je pense à Bowie évidemment, mais énormément de chanteurs de rock étaient loin de cocher toutes les cases de la masculinité. Pareil pour les femmes. On a juste des mots modernes pour des concepts qui existent depuis la nuit des temps, l’homoromantisme et l’homosexualité ont toujours existé, la transidentité et son infinité de possibilités non binaires, agenres, etc, aussi. Ce que je constate en revanche, c’est que oui on est nombreux.ses à se reconnaître dans les messages et le vécu de ces artistes, il n’y a jamais eu autant de coming out que ces dernières années, parce que la libération de la parole fait que plus de gens ont l’opportunité de comprendre qui iels sont et d’oser l’affirmer qu’avant. On a une nouvelle génération beaucoup plus consciente de ces problématiques, mais je n’ai pas le sentiment que la présence d’artistes queer reflète ça tant que ça. L’industrie du disque a toujours exploité les personnes atypiques pour faire du business.

 

“Tu citais une petite liste d’artistes, mais ça devient compliqué d’en citer cinq, dix, quinze de plus. Alors qu’on peut sans problème citer une trentaine d’artistes non queer. Regardez le top 50, il y a quarante-huit artistes non LGBTQIA+ pour deux artistes queers.”

 

Selon toi, est-ce que cette soudaine ouverture de l’industrie musicale sonne la disparition du plafond de verre pour les personnes queers ou représente-t-elle seulement un changement cosmétique limité à quelques têtes d’affiches ?

Je pense que ça annonce ce changement, mais qu’on en est encore loin, parce que l’industrie est toujours essentiellement aux mains d’hommes, non-queer, blancs et riches. On est encore dans un schéma où des individus privilégiés acceptent, parfois, de donner une plateforme à des artistes en situation de précarité de par leur queerness. La seule raison pour laquelle ils nous autorisent à rentrer dans leurs structures, c’est parce qu’on fait du chiffre, parce qu’on a nos fanbases, à la limite ils nous voient comme une opportunité de surfer sur ce qu’ils considèrent comme une mode. Mais ils ne nous comprennent pas, souvent ils ne nous respectent pas, nous empêchent de nous exprimer librement. Et la situation se compliquera toujours dès qu’on est au croisement de plusieurs oppressions, une femme lesbienne et noire aura beaucoup plus de mal à se faire signer qu’une blanche, ou une femme noire hétérosexuelle, etc. Tout à l’heure, tu citais une petite liste d’artistes, mais ça devient compliqué d’en citer cinq, dix, quinze de plus. Alors qu’on peut sans problème citer une trentaine d’artistes non queer. Regardez le top 50, il y a quarante-huit artistes non LGBTQIA+ pour deux artistes queers. D’ailleurs la plupart de ces artistes connus aujourd’hui n’ont fait leur coming out qu’une fois déjà au sommet. Tu citais Lil Nas X tout à l’heure, mais il n’a annoncé être gay qu’après s’être imposé avec “Old Town Road”. Halsey n’a annoncé sa non-binarité que récemment, après son plus gros single qu’était “Without Me”. Pareil pour Sam Smith, et pour l’instant ni ellui ni Halsey n’a eu l’occasion de sortir de nouveaux singles pour constater si ce coming out impacte leur carrière. Et on n’a encore vu personne atteindre des sommets de vente en étant ouvertement transgenre depuis le premier titre. Pour parler de ma propre expérience, je n’ai osé faire mon coming out qu’après 7 ans de carrière à me présenter comme un mec cis, et c’est impossible de savoir où j’en serais aujourd’hui si j’avais fait mon coming out plus tôt, voire avant de me lancer. Pour moi les choses auront changé quand la génération qui est actuellement au collège, au lycée, en études sup, aura la cinquantaine et aura entre ses mains les industries. Que les gens qui ont le pouvoir seront composés d’un échantillon représentatif de la réalité de la population, où les cis-hets côtoient les personnes queers, où les blancs côtoient les racisés, etc. Là le plafond de verre aura vraiment éclaté. D’ici là, ça restera un schéma de personnes précaires tributaires du bon vouloir de gens qui ne nous considèrent pas (même s’ils veulent nous le faire croire). Mais j’ai beau avoir un discours assez pessimiste, je trouve ça trop bien que tous les artistes dont on parle gardent malgré tout une place dans l’industrie après leur coming out. Surtout le cas de Lil Nas X, qui continue de taper le haut du top 50 avec ses singles en tant qu’homme noir ouvertement gay, c’est une belle victoire.

 

“On m’a dit des trucs comme « Maintenant que t’es une meuf faut que le public ait envie de te baiser », « regarde-toi t’es dégueulasse ».”

 

Quel est ton rapport avec « l’industrie » de la musique ? Est-ce que être indépendante dans la musique rend plus facile le coming out et le rapport au public ?

De mon expérience personnelle : tout est devenu compliqué avec mon label dès l’instant où j’ai fait mon coming out. Déjà avant d’être ouvertement une femme, ils avaient essayé d’instrumentaliser ma pansexualité pour vendre mon disque alors que j’en parlais dans littéralement aucun morceau. Pourtant, ils ont accueilli ma transidentité avec bienveillance et je pense qu’ils voulaient sincèrement bien faire, mais toute la transphobie et la misogynie de ces gens a vite été évidente. On m’a dit des trucs comme « Maintenant que t’es une meuf faut que le public ait envie de te baiser », « regarde-toi t’es dégueulasse ». Et c’est vrai que j’étais vraiment pas belle à l’époque je me cherchais beaucoup, mais j’avais besoin qu’on m’accompagne, pas qu’on m’insulte. Et surtout bravo l’image de la femme en gros tu peux vendre du disque que si t’es sexy, quoi, super. C’est une des raisons, en plus de gros différents artistiques, qui font que j’ai claqué la porte : un échange de mails où mon producteur me mégenre pour la énième fois, alors que j’étais out depuis plus d’un an. Et nous les personnes trans on sait différencier la maladresse de la malveillance. Tous les mégenrages font mal, mais quand quelqu’un ne fait même pas l’effort, voire te considère au fond toujours comme un mec, on le sait. Donc j’ai craqué, j’ai demandé s’il appelait aussi sa mère monsieur et je me suis barrée mdr. Aujourd’hui je suis en totale indépendance, je bosse en équipe réduite, la majorité de mon entourage pro est queer et/ou neuroatypique (autisme, tdah etc) et ça fait toute la différence en terme d’ambiance de travail. Et les rares personnes à être cis blancs hétéros etc avec qui je bosse sont des modèles de douceur, de bienveillance et bien sûr de talent. Dans cette industrie, c’est suffisamment rare pour être noté. Et je ne suis pas fermée à travailler à nouveau avec un label ou une quelconque structure, j’ai conscience que je suis probablement surtout tombée sur les mauvaises personnes. Être indé c’est plus complexe évidemment, on a accès à moins de choses, moins de contacts, moins d’argent, mais croyez-moi le facteur humain est tellement important qu’avec un peu de jugeote on peut faire des plus grandes choses en indé entourée des bonnes personnes que signé.e sur le mauvais label.

Sunyel reprend YUNGBLUD en français pour le titre “Mars” qui aborde la transidentité.

Transition, évolution : un nouveau regard

 

Tu as vécu ta transition avec ton public. Est-ce qu’elle a eu un impact sur ta musique ou tes textes ? 


J’ai énormément évolué depuis mon coming out, pas uniquement à cause de mon genre. La découverte de mon autisme, la déconstruction de traumas très anciens, remontant au harcèlement scolaire, et la prises de conscience de beaucoup d’erreurs que j’ai pu faire dans ma vie personnelle et dans mes relations, ça m’a profondément changée. J’ai le sentiment d’avoir renoué avec qui j’étais avant le harcèlement scolaire, la vraie moi, la p’tite gamine autiste qui s’ignore, un peu non-binaire bizarre, qui pense qu’à créer des trucs, mais avec la maturité d’une femme de 28 ans avec son lot d’expériences, positives et négatives, de réussites et d’erreurs. Donc clairement tout ça a influencé ma musique, mes textes, mais aussi ma communication, la gestion de mon image, ça a influencé tous les aspects de ma vie en fait. Et dans tous les déclencheurs de cette évolution, il a bien sûr eu mon coming out et mon parcours de femme transgenre, et peut-être bien que ça a été le déclencheur de tout le reste. La découverte et l’affirmation de soi après des années à se mentir, ça devient vite une pente introspective dans laquelle tu finis par descendre de plus en plus profondément et découvrir de plus en plus de choses, pas toujours belles, mais toujours enrichissantes.

 

“J’ai limite l’impression que c’est quelqu’un d’autre qui a fait tout ça, tellement j’ai du mal à me reconnecter avec mes raisonnements et mon schéma mental de l’époque.”

 

Est-ce que tu as un regard différent aujourd’hui sur ce que tu as écrit avant ta transition ?

Oui clairement, j’ai limite l’impression que c’est quelqu’un d’autre qui a fait tout ça, tellement j’ai du mal à me reconnecter avec mes raisonnements et mon schéma mental de l’époque. Je pense que l’évolution est flagrante entre par exemple mon morceau « Sal*pe » sortis en 2017, et « Corps sale » sorti récemment. Les deux parlent d’une problématique féministe, et je saurais même pas faire la liste de tout ce qui va pas dans « Sal*pe », en particulier son clip, tellement aujourd’hui je me dis juste « Mais j’aurais même pas eu ces idées-là en premier lieu en fait ». C’est ÉVIDENT que le clip a été pensé et réalisé par deux hommes hétérosexuels, en quelques secondes de visionnage n’importe quelle meuf le sent je pense. Et je ne sais pas si le clip ou le morceau sont mauvais, j’en sais rien à vrai dire j’ai sans doute pas encore assez de recul dessus, mais toute cette posture « Je suis une personne privilégiée qui va donner son avis sur la situation de personnes oppressées et en prime je vais mettre une meuf à POIL » me dérange profondément. La différence avec le clip de « Corps sale » où je parle en tant que concernée, et où la seule personne à poil est non seulement moi-même, mais surtout absolument pas sexualisée, est flagrante je pense. 

 

 

Dans ta vidéo de coming out, tu dis que tu avais « peur que l’étiquette artiste trans remplace l’étiquette artiste indé ». Trois ans après, as-tu toujours cette crainte ?

Déjà à l’époque de la vidéo je présentais cette crainte comme quelque chose que j’avais dépassé, mais aujourd’hui je réalise surtout à quel point ces deux étiquettes coexistent et sont indissociables, et ont limite fusionné en une nouvelle étiquette : celle d’artiste alternative. Tout ce que je fais est une alternative, le fait d’être indé est une alternative à l’hégémonie maisons de disque, le fait d’être queer est une alternative à la cis-heteronormativité ambiante, le fait d’être autiste est une alternative à la neurotypie omniprésente. Même au sein de ma propre commu le fait de chanter avec mes deux voix, féminines et masculines, est une posture alternative, même dans mes propres scènes musicales le fait de constamment surfer entre pop et rock est une posture alternative. Je suis une artiste alternative, c’est mon ADN, et tous mes choix artistiques, promotionnels, et personnels, entrent en cohérence avec ça, consciemment et inconsciemment. Je suis fière de mon étiquette, elle me correspond, je la nourris et l’enrichis, et je suis surtout fière d’enfin assumer qui je suis et ce que j’aime.

Dans une vidéo en janvier dernier, tu parles du fait d’avoir intégré une collocation queer et l’importance que ça a eu pour ton bien être. À l’heure où les lieux LGBTQIA+ (les bars notamment) ferment les uns après les autres, comment vois-tu l’avenir des communautés LGBTQIA+ ? Est-ce qu’internet peut être la réponse ou est-il indispensable de se retrouver « en vrai » dans des lieux safe ?

À vrai dire en tant que personne autiste, je me tiens un peu loin des « communautés », je sors très peu de chez moi, je vois peu de gens, etc. D’où l’importance à mes yeux d’avoir un entourage qui me correspond, d’habiter littéralement dans une maison où vivent d’autres personnes queer et neuroatypiques. Donc j’ai pas vraiment d’avis sur la question de l’avenir des communautés LGBTQIA+, pour autant oui je pense qu’il est essentiel de s’entourer de gens qui nous ressemblent. Mais ça ne concerne pas que nous : le cercle social de la plupart des gens est composé essentiellement d’individus ayant les mêmes centres d’intérêts, travaillant dans le même secteur, appartenant à la même classe sociale, la même origine ethnique, la même orientation romantique, etc, et les personnes de notre entourage qui ne cochent pas une ou deux de ces cases collent quasi toujours toutes les autres. C’est normal de tisser des liens plus forts avec des gens avec qui on a déjà des points communs, l’accroche est déjà faite, c’est comme ça que ça marche pour tout le monde. Parce qu’il n’y a qu’auprès de personnes concernées par les mêmes problématiques que nous qu’on peut trouver un soutien complet et inconditionnel. Ma mère a eu un cancer récemment, elle s’est fait beaucoup d’ami.e.s parmi des groupes de paroles de personnes ayant un cancer, et elle m’a dit avoir reconnu ce que je décris par rapport à ma condition de femme trans : quand elle parle de sa maladie à quelqu’un qui ne l’a pas vécue, peu importe l’écoute et l’empathie de la personne en face, elle se sent moins comprise, moins accompagnée que par quelqu’un qui a aussi eu un cancer. Donc dès qu’on en vient au cas des personnes oppressées comme les personnes queer, neuroatypiques, mais aussi racisées, handi etc, se réunir entre soi devient une question de survie et de santé mentale. Et c’est dans ce terreau safe et confortable, dans lequel on n’a pas à se justifier d’être qui l’on est, qu’on peut vraiment s’épanouir et fonder des amitiés fortes.

 

“Si on veut que cette scène queer existe, elle DOIT se baser sur l’entraide, sur le partage et la mutualisation des ressources et des publics. On a déjà vu ce genre de modèles exister dans le rap ou dans le rock à une époque, je pense que ça va être particulièrement important pour nous, pour faire la différence et s’imposer, parce qu’on part avec plus de bâtons dans les roues que les autres.”

 

Parmi tes colocataires, tu mentionnes THÉA, avec qui tu collabores sur plusieurs titres. On voit émerger une scène indépendante composée de jeunes artistes qui s’entraident ou se montent en collectifs, est-ce que de la même manière on peut imaginer l’émergence d’une scène musicale queer en France ?

(Je profite que tu mentionnes THÉA pour vous inciter à aller écouter ce qu’elle fait, elle est surpuissante et a un potentiel fou voilà maintenant je vais répondre à la question) Je pense qu’on est loin de pouvoir parler de « scène musicale queer française » pour l’instant, non pas qu’elle n’existe pas, mais plutôt qu’elle me semble être composée de seulement quelques artistes, peu en contacts entre elleux, et dont chacun.e est tributaire de la précarisation qui accompagne malheureusement nos identités dans un monde comme le nôtre. Quand on parle d’oppressions systémiques, c’est pas pour faire joli, c’est parce que concrètement, au quotidien, on subit une discrimination à l’embauche, au logement, aux soins médicaux, etc. c’est beaucoup plus complexe de se lancer dans une activité artistique quand on a déjà du mal à subvenir à certains de ses besoins vitaux. Et quand je dis « scène queer », plutôt que « scène LGBTQIA+ », c’est parce que je ressens le mot queer au sens « intersectionnel », c’est-à-dire en incluant les personnes racisées, neuroatypiques, handi, qui sont donc au croisement de plusieurs oppressions, et donc d’autant plus précarisées. Je dirais donc que si on veut que cette scène existe, elle DOIT se baser sur l’entraide, sur le partage et la mutualisation des ressources et des publics. On a déjà vu ce genre de modèles exister dans le rap ou dans le rock à une époque, je pense que ça va être particulièrement important pour nous, pour faire la différence et s’imposer, parce qu’on part avec plus de bâtons dans les roues que les autres. En tout cas, c’était un peu l’idée derrière cette colocation : mettre en commun nos compétences et notre matériel pour tirer tout le monde vers le haut, et pour l’instant ça porte plutôt bien ses fruits.

 

Tourner la page, regarder l’avenir

 

Tu as récemment lancé ton nouveau projet, Sunyel, après des années de Mrs Yéyé. Tu dis vouloir tourner une page lié au harcèlement scolaire. Comment te sens-tu aujourd’hui à l’idée d’écrire cette nouvelle page ?

Je me sens soulagée, allégée, mais pour être honnête lancer ce nouveau projet est surtout une façon d’officialiser des changements qui avaient déjà eu lieu. Les dernières années de Mrs Yéyé ont essentiellement été consacrées à déconstruire ce que j’avais construit avant mon coming out sous Mr Yéyé (quitter mon label, me séparer de mon équipe de musiciens et techniciens, m’émanciper du style rock à la Muse dans lequel je m’étais enfermée) mais aussi déconstruire en moi toutes les « leçons » que mes harceleurs au lycée m’ont données. C’est pendant toute la phase « Mrs » que j’ai fini de m’émanciper de ces traumas pour retrouver la vraie moi. Et puis début 2020 quand le confinement est arrivé j’y ai vu une opportunité d’expérimenter, j’ai commencé à assumer la couleur jaune comme nouvelle aesthetic (en opposition au rouge que j’arborais avant), à utiliser mes deux voix, et à mélanger toutes mes influences entre elles, pour finalement sortir cet EP bizarre à mi-chemin entre rock et pop et expérimentations alternatives. C’est en entamant 2021 que je me suis rendue compte que tout avait changé en fait, autant mon projet que moi-même. Commencer Sunyel était donc une évidence, et même si c’est bien sûr le début d’un nouveau chapitre, ça marque surtout la fin de celui qui s’est ouvert il y a des années avec le harcèlement scolaire. J’en parle en détail dans les 5 premières minutes de ma vidéo « J’arrête Mrs Yéyé » qui est sur ma chaîne YouTube, pour celleux que ça intéresse.

 

“Dans Sunyel je veux vraiment m’affranchir au maximum de tout ça : je me fiche de la crédibilité, je me fiche de faire de la musique industrie-du-disque-friendly, ma musique est à l’image de mes playlists, et dedans on y retrouve autant le dernier album de Justin Bieber que le premier album de Linkin Park.”

 

Ces dernières années, tu es passée d’un son rock alternatif à un son plus pop, est-ce que ce changement de nom est aussi une manière de t’autoriser à expérimenter plus librement avec ta musique ?

Ouais clairement, en vrai avant Sunyel j’ai assez peu fait exactement ce que je voulais de façon libre et éclairée. Mr Yéyé était très influencé par ma volonté de faire quelque chose de rock, mais surtout pour des questions de crédibilité : la scène rock a toujours eu du mal à m’ouvrir ses portes, donc j’ai eu tendance à agressiver mon son de plus en plus. Ça se sent beaucoup dans l’évolution de mon travail que les guitares sont de plus en plus présentes, ma voix de plus en plus masculine, les morceaux de plus en plus complexes, c’était une quête de crédibilité plus que d’épanouissement musical. Ensuite dans Mrs Yéyé j’ai plutôt vécu l’inverse, mon label me mettait la pression pour faire de la pop, et même si j’ai pu re-rockifier mon album Electrochoc après avoir claqué la porte dudit label, il reste malgré tout très formaté, et j’ai beau en être très fière il ne correspond pas exactement à mes envies profondes. Dans Sunyel je veux vraiment m’affranchir au maximum de tout ça : je me fiche de la crédibilité, je me fiche de faire de la musique industrie-du-disque-friendly, ma musique est à l’image de mes playlists, et dedans on y retrouve autant le dernier album de Justin Bieber que le premier album de Linkin Park. Et pour être honnête c’est depuis que j’ai renoué avec cette sincérité que j’ai vu mon projet reprendre son envol, mon dernier morceau est pas loin d’être radio-friendly, car j’aime cette esthétique et j’ai appris à le faire, mais j’ai cassé toutes ses chances de passer en radio en y parlant d’un sujet aussi grave que les abus sexuels que j’ai subi, en rajoutant un gros solo de guitare, en faisant durer le morceau plus de quatre minutes… et c’est littéralement le meilleur départ de toute ma carrière. On ne parle pas d’un buzz (ce n’est pas ce que je cherche de toute façon), le morceau est sorti depuis 4 jours au moment où j’écris et il arrive à peine à 20 000 vues, mais à l’échelle de mon projet c’est mon plus gros score. J’ai le sentiment que ça me pousse simplement à m’écouter, me faire confiance, me faire kiffer, et aller chercher au plus sincère que je puisse faire. Et ça, c’est exactement le postulat de base de Sunyel.

Un album de prévu ? Des projets ?

Il y a un album de prévu oui, mais je n’y pense pas trop pour l’instant. J’ai pris l’habitude au fil des années de construire mes disques autour de ses singles : j’en sors entre 5 et 10, sur environ un an, tout en composant énormément en parallèle, et quand je commence à avoir une vision d’ensemble je cherche dans mes maquettes quels morceaux complètent le mieux le puzzle amorcé par les titres déjà publiés, afin de faire un disque varié et cohérent. Par exemple sur mon album Hybride en 2017, je me suis rendue compte en fin de processus que j’avais sorti trop de titres rock et qu’il me manquait de la diversité, donc j’ai composé “Inadapté” et “Sous la surface”, respectivement un titre hip-hop/pop et une balade piano/voix. J’essaye aussi de réfléchir à ce que chaque single propose quelque chose de différent du précédent, je ne vais jamais sortir deux morceaux sombres à la suite par exemple, ni deux balades, ni deux gros singles pop format radio. Là par exemple j’ai sorti “Corps sale”, un titre pop-rock qui joue sur le paradoxe entre un beat très fun et dansant et des paroles très sombres, avec un pont un peu lo-fi au milieu sur lequel je chante avec une voix à la PNL, et un gros solo de guitare, bah tu peux être sûr que mon prochain titre proposera quasiment l’expérience inverse. Mais j’ai déjà une cinquantaine de maquettes de prêtes pour ce prochain album donc ce que je peux affirmer c’est que ça va globalement être le mélange de tout ce que j’ai fait dans ma vie, mais à la sauce 2021/2022, et avec un peu plus de maturité. Et un max de truc que vous ne pouvez tout simplement pas voir venir hé hé.

 

“J’ai toujours été plutôt team studio que team live, je préfère mon petit confort, être posée sur ma chaise devant mon écran avec ma canette de Monster, à faire du son comme une geek.”

 

Hâte de revenir sur scène ?

Pas plus que ça, j’ai toujours été plutôt team studio que team live, je préfère mon petit confort, être posée sur ma chaise devant mon écran avec ma canette de Monster, à faire du son comme une geek. Après j’ai vécu les plus beaux moments de ma vie sur une scène, littéralement les deux plus beaux jours de ma vie c’étaient des concerts. La première fois, c’était quand Shaka Ponk ont fait monter quelqu’un du public pour chanter avec eux en janvier 2012, et que ce quelqu’un c’était moi, ça a littéralement changé ma vie genre d’un coup j’ai senti que « ok, j’ai des trucs à faire dans la musique », et ça m’a apporté mon tout premier petit noyau de fans. Et la seconde, c’était mon concert dans la salle du Flow à Paris en juin 2018, il y a eu quelque chose de magique ce soir-là, tous les gens qui y étaient présents le disent. Et puis j’étais en profonde dépression à cette période, et il y a ce moment du concert où je fais chanter le public à ma place sur un morceau qui s’appelle « Ton heure viendra », et voir 500 personnes me chanter ces paroles d’espoir ça m’a complètement chamboulée, j’ai fondu en larmes. J’en suis ressortie reboostée pour plusieurs mois, j’oublierai jamais ce jour-là. Et puis les concerts, c’est aussi l’occasion de rencontrer les gens qui me suivent, et c’est toujours un moment hyper fort après le concert quand je sors devant la salle pour discuter avec chaque personne. Iels donnent tellement d’amour, tellement de soutien, tellement de reconnaissance, et j’essaye de leur faire sentir à quel point c’est réciproque. Donc je ne dirai pas que j’ai hâte de remonter sur scène, mais je serai contente quand on en aura de nouveau la possibilité, parce que je sais que chaque fois que je mets un pied sur scène, il y a une petite chance que ce soit à nouveau un des plus beaux jours de ma vie.

Pour suivre Sunyel sur les réseaux et l’écouter sur les sites de streaming, c’est là !

 

Propos recueillis par Oskar Kermann Cyrus en mai 2021

Retrouvez Sunyel, Théa et plus de quatre heures d’artistes Queer dans la playlist “Pride (but make it Queer)” par Sodome & Gomorrhe !

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