Sodome et Gomorrhe

Iowa: faux départ pour les démocrates

Pour les démocrates, la crise en Iowa dure. Aussi incroyable que cela puisse paraître, nous n’avons toujours pas, à cette heure, les véritables résultats du caucus de lundi. Car si le parti démocrate local a publié 100% des résultats, ils sont truffés d’erreurs. Ce dont nous pouvons êtres certains, c’est que si Buttigieg et Sanders obtiennent vraisemblablement 13 délégués chacun, Sanders a incontestablement gagné le vote populaire avec plus de 6000 voix d’avance. Cette victoire, cependant, aura été occultée par une couverture médiatique désastreuse basée sur seulement 62% des résultats, favorables à Buttigieg, lui accordant un élan inespéré pour la primaire du New Hampshire le 11 février.

Victoire serrée pour Sanders, Biden s’effondre

Un bon départ pour Sanders. Une victoire qui a été obtenue par la mobilisation inédite de nouveaux votants, de jeunes, d’ouvriers, de pauvres, d’électeur non-blancs, de travailleurs immigrés et de musulmans. Le vote des jeunes, un des enjeux de cette élection présidentielle, surpasse même le caucus de 2016, mais également le caucus de 2008 qui avait amené Obama à la victoire. Selon un sondage CNN effectué sur place, chez les 17-29 ans, la mobilisation passe de 22% en 2008 et 16% en 2016 à 24%. Sanders, qui a toujours bénéficié du vote des jeunes, arrive largement en tête des votants de 17 à 44 ans.

Extrait du sondage d’entrée CNN effectué sur place en Iowa.

Buttigieg, qui a tout misé sur les deux premiers états à voter, l’Iowa et le New Hampshire, récolte un retour sur investissement pas vraiment surprenant. S’il surpasse effectivement le score que lui accordaient les différents sondages, la sociologie du vote ne sort pas des sentiers battus. Malgré les millions de dollars dépensés par « Mayor Pete » sur place, il ne parvient pas, dans cet État à majorité blanche, à mobiliser au-delà de son électorat de boomers blancs aisés et se révèle petit champion des 45-64 ans. Si en Iowa cet électorat suffit à lui accorder la seconde place, la suite va se révéler plus difficile.

C’est pour Warren que l’analyse des résultats se révèle plus complexe. En apparence, la sénatrice du Massachusetts semble avoir sauvé les meubles. Selon l’agrégateur de sondages RealClearPolitics, elle surpasse de 3 points la moyenne qui lui était accordé, à 18,4%, et dépasse Joe Biden. Ce boost peut sembler important, mais il peut être relativisé: est-il à la hauteur du soutien important apporté par le New York Times et le Des Moines Register, la plus grosse publication de l’État de l’Iowa ? Enfin, du point de vue de la sociologie du vote, elle ne parvient pas à prendre la tête d’un électorat, que ce soit par classe d’âge ou revenu moyen.

Malgré le soutien du New York Times et de la plus grosse publication de l’État, Warren arrive troisième, sans prendre la tête d’une classe d’âge ou d’une catégorie sociale.

Le plus grand perdant de ce caucus (en dehors du parti démocrate) est Joe Biden. L’ancien vice président, favori des médias et de la direction du parti, s’effondre à 15%, talonné par Amy Klobuchard, l’autre candidate soutenue par le New York Times, à presque 13%. C’est une catastrophe pour Biden dont le seul axe de campagne aura été sa prétendue capacité à battre Trump en novembre. S’il arrive en tête des plus de 65 ans, il obtient un score faible dans les autres classes d’âge, confirmant le peu d’attrait de sa candidature.

Bernie Sanders favori ?

Quand bien même la suite de la course s’annonce serrée et que nous ne sommes définitivement pas à l’abri de rebondissements, nous pouvons nous risquer à quelques projections. En parvenant, dans un état comme l’Iowa à majorité blanche, à mobiliser en nombre des électorats aussi divers derrière sa candidature, Sanders confirme sa bonne santé électorale. Car les populations qui lui ont donné la victoire sont ces travailleurs immigrés, tout juste naturalisés, les électeurs musulmans (un beau symbole: ce caucus, le premier organisé par la communauté musulmane de l’Etat, voit 99% des présents voter pour un candidat juif), les électeurs non-blancs, les jeunes, les pauvres et les ouvriers. Sa campagne s’affirme donc comme un réel mouvement populaire, quand les médias tendent à répandre cette légende urbaine des « Bernie Bros »: l’idée, fausse, que son électorat ne serait composé que d’une armée de trolls mâles blancs misogynes, légende construite et répandue en 2016 par la campagne Clinton. Contrairement à cette légende, son électorat est donc effectivement le plus divers et le plus large: un atout décisif pour gagner en novembre, s’il parvient à obtenir la nomination.

Sur la nomination, la suite semble s’annoncer moins difficile que prévu pour Sanders. Selon le site 538, qui établit un pronostic basé sur une synthèse statistique des différents sondages et résultats, Sanders est désormais le favori. Il est donné probable gagnant pour le New Hampshire, le Nevada, et même la Caroline du Sud et grand favori du Super Tuesday le 3 mars prochain. Ce n’est évidemment qu’un pronostic statistique, mais une analyse des sondages montre qu’il gagne du terrain dans plusieurs électorats clés: les électeurs non-blancs, les jeunes, et les femmes. Sa victoire en Iowa, même sous-médiatisée, semble lui donner l’élan de confiance nécessaire au sein de l’électorat démocrate. Dernier signe de l’excellente santé de sa campagne: il bat des records de levée de fond avec 25 millions de dollars récoltés pour le seul mois de janvier, avec près de 650 000 donateurs pour un don moyen de 18 dollars.

Pour le mois de janvier, la campagne Sanders a récolté 25 millions de dollars de près de 650 000 donateurs pour un don moyen de 18 dollars.

Joe Biden voit en revanche son avenir bien assombri. Grand favori depuis son entrée en lice, sa candidature n’a pourtant jamais bénéficié d’un quelconque enthousiasme. Sa campagne paresseuse a délaissé le terrain en ne prenant pas une seconde la concurrence au sérieux. Biden a préféré les dîners de levée de fonds avec les gros donateurs aux rares meetings (peu remplis) dans lesquels il s’est souvent heurté aux questions insistantes des électeurs sur l’écologie, l’immigration, son vote pour la guerre en Irak ou encore ses mensonges et compromissions passées. Depuis quelques semaines, Sanders grignotait son électorat dans les sondages, particulièrement l’électorat afro-américain qui lui était pourtant largement favorable. Depuis le caucus de l’Iowa, il se voit plonger dans différents sondages, au niveau national comme au New Hampshire. Et s’il n’arrive pas à obtenir une bonne seconde place le 11 février, la suite des primaires sera extrêmement compliquée, il lui sera en effet difficile de convaincre ses donateurs de sa viabilité dans la course. Et dans cette élection, la capacité d’un candidat à lever des fonds est capitale pour sa victoire. Or, dans cette course, Sanders est grand champion.

Buttigieg pourrait bien chiper à Biden ses financements. Celui que l’on surnomme déjà « Wall Street Pete » dépend en effet lui aussi des gros donateurs et milliardaires pour financer sa campagne. Pourtant, s’il semble prendre la place de Biden en tant que favori du parti dans les premiers États, la prochaine entrée en lice du milliardaire Michael Bloomberg pourrait doucher ses espoirs. Sa stratégie électorale est également en question: il a dépensé une part importante de son budget de campagne dans l’Iowa et le New Hampshire, espérant que ses bons scores lui donnent l’élan nécessaire pour ensuite envisager la nomination. Cet espoir tient en fait plus de la pensée magique: en réalité, s’il ne parvient pas à mobiliser au-delà des boomers blancs aisés, sa campagne est vouée à l’échec. La médiatisation sur sa fausse victoire et l’éventuelle chute de Joe Biden lui donnera-t-elle ce coup de pouce ? Difficile, à ce stade, de spéculer.

Si Pete Buttigieg ne parvient pas à mobiliser au-delà des boomers blancs aisés, sa campagne est vouée à l’échec.

Enfin, la campagne Warren se voit vivre un autre jour, mais tout indique qu’elle ne parviendra pas à bien progresser. L’ancienne favorite du camp progressiste (gauche), qui avait cet automne réussi la prouesse de dépasser Joe Biden dans la moyenne nationale RCP, a payé ses reculs sur « Medicare for all », et sa volonté de tempérer sa campagne très à gauche afin d’attirer un électorat plus centriste. Dernièrement, ses bizarres accusations de sexisme envers Bernie Sanders se sont retournées contre elle, et le demi-soutien du New York Times n’est pas parvenu à la faire rebondir. Sa troisième place dans ce caucus ne devrait par conséquent pas lui apporter un quelconque élan.

Le Parti Démocrate en déroute

La débâcle est intégrale. Si on résume: une app non testée dont le choix pose question (ses liens avec la campagne Buttigieg semblent troubles) a crashé le soir du Caucus. Le moment choisi par « Mayor Pete » pour revendiquer sa victoire sans aucun résultat publié. Le Parti Démocrate de l’Iowa a ensuite dévoilé au compte goutte des résultats truffés d’erreurs en commençant par les secteur les plus favorables à Buttigieg, avant de se rendre compte que dans certains comtés, les votes de Bernie Sanders (et dans une moindre mesure Elizabeth Warren) avaient été attribués à Tom Steyer et Deval Patrick. Enfin, 3 jours plus tard, à l’heure où la publication des derniers résultats approchait et entérinaient la victoire en voix de Sanders, Tom Perez, président du Comité Démocrate National, a relayé une demande de la campagne Buttigieg de recompte des voix, contestant la légitimité de certains caucus satellites (qui ont la particularité de se tenir à un horaire plus accessible pour les électeurs qui travaillent le soir) à majorité non-blanche et très largement favorables à Sanders. Ce n’est pas un très bon geste pour celui qui peine déjà à convaincre un minimum d’électeurs non-blancs.

Dans certains comtés, les votes de Bernie Sanders et Elizabeth Warren ont été attribués à Tom Steyer et Deval Patrick.

D’autant que cette attaque, amère, intervient alors que Sanders confirmait son avance en voix. Cette victoire au vote populaire est une défaite pour un Buttigieg qui, comme beaucoup de démocrates déçus de 2016, n’a cessé de souligner les 3 millions de voix d’avance d’Hillary Clinton sur l’actuel locataire de la Maison Blanche. Avec une participation assez moyenne, Bernie Sanders a été le seul candidat à véritablement mobiliser des électorats nouveaux ou peu habitués à voter.

À travers cette débâcle, c’est le modèle du Caucus qui est contesté. Ses règles, encore plus complexe en Iowa qu’ailleurs, en perdent plus d’un. La répartition des délégués semble également injuste, et certains comtés ont été, faute de majorité, joués à pile ou face (littéralement, c’est notamment comme cela que Clinton a gagné l’Iowa en 2016). Un spectacle gênant, un fiasco intégral, une foire absurde qui s’éternise, puisqu’il devient claire à cette heure que les résultats exacts ne seront pas connus avant la primaire du New Hampshire.

Certains comtés, faute de majorité, ont été joués à pile ou face. Cette méthode avait permis à Hillary Clinton de gagner l’Iowa en 2016.

Déjà peu glorieuse, l’image du Parti Démocrate en sort encore plus ternie. Perçu comme corrompus par une grande partie des américains, les démocrates ont sapé un peu plus la confiance que leur accordait encore une partie de leurs électeurs. Et cette débâcle intervient alors que le Comité Démocrate National (DNC) vient d’annoncer un assouplissement des règles afin que le milliardaire Bloomberg, qui finance seul sa campagne, puisse participer aux débats télévisés sans respecter le seuil de donateurs nécessaires. Cet assouplissement avait été refusé à tous les autres petits candidats.

Pour enfoncer un dernier clou dans le cercueil de l’image du parti, c’est cette semaine qu’est tombé le prévisible acquittement de Donald Trump. Le fiasco de l’Iowa se double du fiasco de l’Impeachment, et le jour du vote au sénat, la popularité de Trump connaît un pic. Et ce n’est pas le pathétique geste de Nancy Pelosi qui, se rompant aux exigences de la politique spectacle, a déchiré le discours de Trump sur l’état de l’union, qui atténuera l’ampleur de la défaite. Car si l’image a séduit les « liberals » sur Twitter (« yass queeeen »), elle parvient mal à dissimuler la faiblesse de son opposition à la politique de Trump, elle qui, en plus d’accepter l’extension de son budget militaire, a accordé au président une victoire politique décisive sur l’accord commercial avec le Mexique et le Canada… le jour même de son impeachment.

Rédaction: Oskar Kermann Cyrus

Image en-tête: Jackson Lanier [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]

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