Sodome et Gomorrhe

Marilyn Manson, “Heaven Upside Down”

Marilyn Manson Heaven Upside Down

Avec Heaven Upside Down, Marilyn Manson signe un très grand album, une claque musicale et poétique, nerveux et chaotique, où il montre en riant qu’il ne sera jamais aussi choquant que ce que nous avons fait de notre monde – ou est-ce le diable ?

Artwork Heaven Upside DownMarilyn Manson est souvent victime d’un malentendu. Et ce ne sont pas les premières critiques de l’album qui vont me contredire. Toutes ou presque évoquent la déception de ne pas y trouver la « shock value », selon eux si chère à l’oeuvre du Révérend. C’est évidemment une erreur d’analyse fondamentale: la subversion absolue n’existe pas, la rechercher est illusoire, même la mort est consensuelle – nous y arrivons tous.

Bien sûr que des gens seront toujours choqués par Marilyn Manson. En 2014, des mouvements extrémistes orthodoxes ont bien réussis à faire interdire ses concerts en Russie. Il est même probable que ta mère aura toujours cette moue de dégoût à la vue de cette créature sans sourcil, au maquillage de plus en plus chaotique, à l’identité floue et dont le nom allie le meilleur du glamour au pire du sordide. Mais il est illusoire de chercher à être choqué par Marilyn Manson si l’on connaît sa discographie, son oeuvre, sa vie. En tant que critique, il est hypocrite de se positionner en déçu face à une oeuvre qui n’est choquante que si l’on ne connaît pas le bonhomme.

Alors quoi, Marilyn Manson ne serait qu’un frisson adolescent, qu’un épouvantail à bigots, qu’un agitateur inoffensif ? Bien sûr que non. Et c’est précisément là qu’il faut dépasser le premier degré. Ne pas prendre cet album au pied de la lettre, ne pas feindre de ne pas comprendre l’humour derrière des titres comme « KILL4ME », « SAY10 » ou « JE$U$ CRI$I$ ». Évidemment que Manson n’espère pas choquer avec des jeux de mots faciles. Il est même tout à fait possible qu’il cherche délibérément à donner du grain à moudre à la team premier degré pour ricaner ensuite de leur stupidité. Heaven Upside Down se révèle être une oeuvre courte mais dense avec, comme d’habitude, plusieurs niveaux de lecture. À vous de vous y perdre.

Le retour du rock indus

Le deuxième gros malentendu est sur le genre de musique pratiqué par le bonhomme. Ses débuts bruyants dans Antichrist Superstar l’ont classé un petit peu rapidement dans le metal. Mais plus de 20 ans après la publication de cet album culte, l’oeuvre de Manson s’est clairement diversifiée. Du glam-rock teinté de soul de Mechanical Animals au blues-rock de The Pale Emperor en passant par le post-punk goth/garage de Born Villain, force est de constater que la case metal semble être un peu réductrice (alors pas taper, je suis un grand fan de metal, je constate juste qu’il dépasse allègrement les frontières des genres).

Il est vrai qu’à l’heure où l’on considère Coldplay comme un des plus grands groupe de rock contemporain (sic), difficile de mettre Manson dans la même case. Pourtant, Marilyn Manson se classe précisément parfaitement dans cette musique rebelle et sale gosse qui prend ses origines dans le blues et ses légendes de pacte avec le Malin.

Alors non, Heaven Upside Down n’est pas un album metal. C’est un album nerveux, bien plus que les 4 derniers (quand même !), avec bien entendu des petites incursions métalliques qui font du bien par où ça passe (« Revelations #12 » et « WE KNOW WHERE YOU FUCKING LIVE »). Mais l’essentiel reste ancré dans une énergie rock jouissive, au groove imparable, avec des accents blues toujours présents sur certains titres, et à la tonalité indus indiscutablement réussie. Le tout servi par une production dantesque.

On entend sur cet album l’enthousiasme du duo Marilyn Manson-Tyler Bates. On sent le plaisir indiscutable que les deux compères ont pris à composer et écrire cet album. Et l’expérience de Bates en tant que compositeur de BO de films se ressent encore une fois dans la structure des morceaux. Comme sur The Pale Emperor, la structure est moins répétitive que le format pop classique (alternance de couplet/refrain, bridge puis refrain final), et plus un accompagnement narratif du texte: la musique évolue et connaît plusieurs ruptures au sein d’un même morceaux, comme sur « Saturnalia » ou « SAY10 ».

L’ensemble de l’album est également un voyage. La menace métallique de « Revelation #12 » laisse place au très indus « Tattooed In Reverse » puis au rock hurlant de « WE KNOW WHERE YOU FUCKING LIVE » avant que le lent rock incantatoire de « SAY10 » ne vienne vous envoûter. Mais rien ne vous prépare au très dance « KILL4ME » et son refrain synth/pop à la fois drôle et malsain, ni à l’hymne goth « Saturnalia » et sa poésie sombre. La fin de l’album n’est pas en reste: l’insolent « JE$U$ CRI$I$ » ouvre sur la vénéneuse ballade « Blood Honey », tandis que le rock passionné de « Heaven Upside Down » et le groove sombre de « Threats of Romance » viennent clore en apothéose un album riche, inventif et musicalement aventureux.

La production audacieuse et inhabituelle de Tyler Bates et Marilyn Manson – qui n’ont laissé personne retoucher leur bébé – va en déstabiliser beaucoup – voire en répugner certains -, mais il serait dommage de ne pas se laisser emporter par ce voyage musical d’une diversité étonnamment cohérente. Les morceaux s’enchaînent très naturellement, rendant l’écoute aussi déstabilisante que fluide. Et ce serait une erreur de prendre la confusion dans laquelle nous laisse l’écoute de cet album pour un manque de cohérence: elle fait son identité musicale. Ainsi, pour prendre pleinement conscience de la richesse de la production, nous ne saurions assez vous recommander une écoute au casque en haute qualité audio (au minimum du MP3 320kbps).

Violence et ironie

Quelque chose frappe à l’écoute de l’album, c’est le sarcasme. Un humour absent de la discographie de Manson depuis bientôt 15 ans et le burlesque dadaïste de The Golden Age of Grotesque. Manson s’amuse, ricane. Et les longues interview données avant l’annonce du 11 septembre dernier le montre: il se joue de la perception que l’on a de lui. Il accepte un premier degré simpliste et volontiers racoleur pour livrer un questionnement plus ambigüe.

La provoc’ en apparence puérile du titre « KILL4ME » laisse ainsi entrevoir un commentaire ironique et amer des suites de la tuerie de Columbine (« I take death threats… Like the best of them ») aussi bien que la photographie malsaine d’une relation d’emprise dans laquelle flotte la menace du meurtre (« Bloody noses are just like roses / But what happens when we are betrayed? / Won’t you drag him to the shed / And unload six rounds in their fucking face? / This is a sacrifice ») et du suicide (« Sideways for attention, longways for results » étant une allusion à la manière la plus efficace de se trancher les veines). La tonalité dansante du titre ajoute bien sûr au malaise.

L’album entier est traversé par cette alternance de violence et de sarcasme, de gravité et d’ironie. De la fatalité de « Blood Honey » («  got some feelings / But I try to hide what I reel in / I fuck every broken, crazy girl / Instead of hanging from my ceiling ») à l’amer questionnement de « WE KNOW WHERE YOU FUCKING LIVE » (« What’s a nice place like this / Doing ‘round people like us ? »), les paroles sont traversé d’un sourire narquois. Celui d’un créateur qui observe le monde se détruire et qui nous avait prévenu, il a en effet, à travers son oeuvre, longuement analysé « cette tendance irrépressible de l’humanité à s’autodétruire ».

Apocalypse, bébé.

Cela peut sembler un cliché dans sa discographie, mais le chaos étant son propos, ignorer le bruit d’une époque aurait été une erreur. À l’heure ou la fameuse « Horloge de l’apocalypse » n’a jamais été aussi proche de minuit – et du cataclysme nucléaire – le commentaire que cet album fait d’une époque chaotique en prise à une violence sociale, criminelle, politique et économique paroxysmique est plutôt bienvenu.

Ce paradis inversé, c’est au premier degré l’Enfer, le royaume de Satan, cet ange rebelle qui fut déchu par Dieu parce que désobéissant. Satan est à Dieu ce que le chaos est à l’ordre: un inverse, une menace, le « dés-ordre ». Dieu fait, Satan défait. Dieu créé, Satan détruit. Mais l’ordre et le chaos sont des notions relatives voire subjectives: c’est une question de point de vue. L’ordre peut être fasciste et le désordre l’expression la plus pure du libre arbitre. Cette notion a déjà été questionnée dans le brillant The Pale Emperor à travers la figure d’Héliogabale. Dans cet album Manson approfondit la question et fait de nouveau référence à la mythologie. La clé se trouvant dans le titre « Saturnalia », allusion aux Saturnales romaines, cette fête que les chrétiens ont remplacé par Noël célébrait le solstice d’hiver, la saison où tout meurt . A cette occasion, l’ordre social était aboli, les pauvres comme les riches étaient sur un pied d’égalité et les esclaves pouvaient se moquer de leurs maîtres. Il est ainsi intéressant de remarquer que cette abolition de l’ordre social fut remplacée par les chrétiens par la célébration de la naissance d’un maître à penser (en vérité, Jésus ne serait même pas né à cette période là).

Ainsi, l’album est bourré de références bibliques et mythologiques à l’apocalypse, du plus évident (« Revelations #12 » référence au chapitre 12 de l’apocalypse et le combat entre Dieu et le « grand dragon rouge ») au plus cryptique (Le dragon de ce chapitre 12 de l’apocalypse poursuit « la femme couronnée de douze étoiles » afin de dévorer l’enfant qu’elle accouche dans la douleur, comme le Saturne de la mythologie romaine exige de dévorer les enfants mâles de Cybèle ; la boucle est bouclée ).

Mais ces allusions bibliques et mythologiques au combat de l’ordre et du chaos ne sont pas gratuites et s’inscrivent finalement assez bien dans l’époque que nous vivons.

Ce monde que nous détruisons

Cet « Heaven Upside Down », c’est aussi ce monde aux bonnes intentions et à l’execution désastreuse. Un monde où l’humanité a délégué sa volonté, son libre arbitre, son économie et son pouvoir à des dirigeants, des technologies, des mécanismes incontrôlables, provoquant un chaos dont nous ne voyons que la surface. Dès « Revelations #12 » il en est question: « This fucking game has no fucking player ». Et ça continue dans « Tattooed in Reverse »: (« You can’t play this game, you lost all the pieces ») et dans « Saturnalia » où il semble faire allusion à la destruction de notre planète « There’s no exit planet / No emergency room in this tomb / And its door only opens one way ».

Mais les paroles les plus brillantes de l’album sont dans le titre « JE$U$ CRI$I$ » et ses punchlines incroyables sur la crise financière qui a plongé l’Amérique et le monde dans le chaos:
« Sucking up snow white powder
White powder, snow white powder » : allusion à la drogue des traders, la cocaïne, et jeu de mot sur le White Power, le milieu de la finance étant très très blanc. Description donc d’un milieu privilégié shooté à la cocaïne.
« High like a tower and ready to fall
To the street like a viper » : allusion aux tours de la finance, au pouvoir que cette élite croit contrôler mais qui peut s’évaporer aussi vite que la courbe (la vipère) du cours de la bourse peut chuter, provoquant le chaos dans la société.

A qui la faute ? Le désordre a-t-il une cause ? « Is it the devil or us ? » demande Manson dès l’ouverture de l’album. Qui devons nous prier ? « Is it above or is it below ? » s’interroge-t-il sur « SAY10 ». Sommes nous maîtres de notre destin où en proie à la fatalité ? Sommes nous libres ou n’est-ce qu’une illusion ? Sommes-nous attirés par le désordre et la destruction ? De l’intime (« Threats of Romance ») à l’universel (« Revelations #12 »), Marilyn Manson traverse ces questionnements avec une poésie sombre et apocalyptique, cryptique, amère et sarcastique, où la violence est accueillie par un sourire. Au fond, cette évocation puissante du combat intime et universel entre ordre et chaos m’a rappelé à cette pensée de Pascal: « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible. Que l’homme maintenant s’estime à son prix. »


Photographie: Perou

“Heaven Upside Down”, de Marilyn Manson – disponible en numérique, CD et vinyl via www.marilynmanson.com

Marilyn Manson sera en concert le 27 Novembre à l’Accorhotels Arena de Paris, le 1er décembre au Zénith de Nancy et le 2 décembre au Forest National à Bruxelles. Informations sur www.marilynmanson.fr.


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