Sodome et Gomorrhe

Amanda Palmer & Edward Ka-Spel, “I Can Spin A Rainbow”

musik I can Spin A Rainbow

Cinq ans après l’excellent Theatre Is Evil, opus clairement rock réalisé en crowdfunding avec son groupe The Grand Theft Orchestra, Amanda Palmer récidive avec cette fois l’aide de son gourou musical Edward Ka-Spel, des Legendary Pink Dots, pour I Can Spin A Rainbow , album expérimental à la tonalité goth assumée, et probablement son meilleur album en date.

Amanda Palmer I Can Spin A RainbowQuand j’ai commencé cette chronique, la difficulté a été facile à diagnostiquer: je n’ai quasiment aucune référence musicale pour exprimer mon ressenti face à cet OVNI. Ce n’est pas un album ordinaire. Pas un morceau que l’on va placer dans une playlist de fin d’année, parce que l’on sera tenté d’y coller l’album en entier. On ne peut pas détacher les pistes d’entre elles. Pas de tube, ici, pas de hit, pas de chanson que l’on va chanter sous la douche – non que ce soit mal, entendons-nous bien – mais plutôt des images qui vous resterons en tête, une oppression qui va vous hanter, une mélancolie qui va vous toucher longtemps encore après l’écoute.

Musicalement, on peut le rapprocher très rapidement de l’album éponyme de St. Vincent, pour le côté dissonance robotique (particulièrement « Pulp Fiction », la première piste de l’album), de Sopor Aeternus pour les longues ritournelles sinistres (« The Clock at the Back of the Cage » & « Rainbow’s End ») et bien sûr, de la discographie d’Amanda Palmer, plus proche des deux albums-concept « Who Killed Amanda Palmer » (pour la production notamment, excellente) et Evelyn Evelyn (en collaboration avec Jason Webley). Mais ce ne serait pas faire honneur à cette oeuvre de s’arrêter là.

En effet, au fur et à mesure des écoutes, ce sont des images qui me sont venues. Des sensations. Des émotions que je n’ai que très rarement ressenties en musique, mais beaucoup plus souvent au cinéma. On navigue en permanence entre le mystère codé de David Lynch, l’angoisse pesante de Lars Von Trier et le trip sensoriel de Gaspard Noé dans Enter the Void. Une création unique, aidée par une production superbe (que je vous incite à apprécier au casque), qui vous immerge dans ce monde étrange et inquiétant né de la collision des deux esprits de Ka-Spel et Palmer.

L’album oscille en permanence entre une angoisse pesante, un décor sinistre et une lueur d’espoir, une légèreté plutôt étrange, que l’on peut ressentir dans le superbe « Beyond the Beach », plus court morceau de l’album, au décor post-apocalyptique où le « compteur Geiger clique ». Une danse macabre que l’on retrouve dans l’innocence de l’enfant piégé en pleine guerre de « Shahla’s Missing Page », ou dans la pensée de la chenille de « The Changing Room ». Un monde qui s’écroule peuplé d’âmes optimistes, ou résignées, qui naviguent en eaux troubles mais tiennent bon, guidé par un espoir invincible.

Les voix d’Amanda Palmer et d’Edward Ka-Spel dialoguent et se mêlent, construisent ensemble ce recueil de contes étranges. Celle de Palmer, tantôt chuchotement, tantôt plus aigüe et claire, évoque l’innocence et la mélancolie, celle de Ka-Spel, plus grave, plus ténébreuse, le mystère, le danger, la fatalité et l’inconnu. Les deux illustrent parfaitement le clair-obscur de l’album, presque baroque dans son hésitation entre l’ombre et la lumière.

Mais l’apogée de l’album, c’est « Subway », un trip sensoriel de huit minutes et vingt-quatre secondes, une piste sans paroles où se mêlent extraits de films, de chansons, bruitages, et surtout le bruit d’un métro qui s’enfuit sous terre. Pile entre « Enter the Void » de Gaspard Noé et le labyrinthe de Twin Peaks de Lynch (dont j’ai cru entendre quelques samples). C’est époustouflant, brillant, comme si le Styx était devenu un métro et que seul au-dedans l’on entendait la voix des morts. Au milieu du wagon, hanté, il arrive un moment où l’atmosphère est tellement pesante et solitaire que votre propre respiration vous paraît trop forte. Et quand seulement vous songez à arrêter de respirer, le train ressort de terre dans « The Sun Still Shines », dernière piste également instrumentale, où la lumière est à portée de main, une sorte de regard bienveillant sur un monde brisé, mais qui possède en son sein la lueur invaincue de l’espoir.

Un voyage. Un opéra. Une danse macabre. Ce disque est inqualifiable, indéfinissable, inclassable. Probablement ma plus grosse claque musicale depuis bien des années. I Can Spin A Rainbow est un aller-simple sans destination, une sorte de piège, un train qui file vers l’inconnu au travers un monde étrange. Il est probable que vous n’en sortiez pas indemne, où que vous n’en sortiez pas du tout. Mais c’est un saut que je vous invite à faire, de tout votre être.

Amanda Palmer et Edward Ka-Spel seront le 11 juin prochain à La Cigale, infos et réservations >> ici <<.

Oskar Kermann Cyrus

Écoutez l’album et téléchargez-le gratuitement ou pour le montant que vous voulez sur Bandcamp:

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