Sodome et Gomorrhe

L’horreur comme elle infuse

« J’ai besoin d’écrire. » J’ai lu ça des dizaines de fois le week-end dernier. Je n’y arrive pas. Je ne peux pas écrire dans l’horreur, ça n’est pas moi. Faut que ça infuse, lentement. Il faut que ça ait du sens. Aujourd’hui, pas certain que le sens soit plus visible, je ne suis même pas certain de comprendre ce qui se passe, c’est vrai, finalement ça n’a toujours pas de sens. Mais des mots sortent.

J’ai lu l’émotion des gens, l’émotion que je ne ressens pas. C’est terrible de dire ça. Je ressens quelque chose d’affreux, une torsion intérieure, un nœud qui sert très fort le cœur et les poumons. Parfois j’ai manqué de souffle. Je n’ai pas beaucoup parlé depuis vendredi soir. Mais je n’ai pas pleuré. Je n’y arrive pas, je n’y suis jamais arrivé.

Je sais que les gens ont besoin de ça, mais je ne peux pas supporter toutes les niaiseries qui fleurissent ici et là, les chansons pleurnichardes que l’on fait sur Paris, les prières naïves, les faux sanglots des hypocrites. Les discours lyriques qui ne servent qu’à mettre en lumière l’égotisme de celui qui les prononce. Regardez-moi, je parle bien. Je fais le discours le plus émouvant. Je pleure vraiment. L’émotion se lit dans mon ton solennel et ma voix tremblante. Putain c’est à vomir.

L’horreur elle vrille ma tête, je regarde tout ça défiler, j’entends les coups de feu de la télé, les cris, je vois le sang putain, je cligne des yeux et me voilà presque une semaine plus tard, je n’ai pratiquement pas bougé. Ça aurait pu être moi, ce n’est pas une parole en l’air. Je devais être à Paris ce soir là, dans ce quartier probablement, j’avais prévu de passer un week-end sympa dans la capitale, et puis, par pure paresse, j’ai annulé, décidant de ne me rendre qu’au concert de Marilyn Manson le 16.

Le programme de mon week-end, ce devait être binge-watching de RuPaul’s Drag Race. Pas itele. Je me suis mis à détester le monde entier. Valls, pour faire commerce de nos morts et vendre sa guerre à l’international, feignant d’ignorer que ses amis du Qatar et de l’Arabie Saoudite financent les connards qu’il prétend combattre. Je me suis mis à détester Hollande, pour être un tel trou du cul qu’il ne voit pas qu’il fait le jeu des terroristes avec son état d’urgence permanent (commettant ainsi l’oxymore politique le plus stupide de toute l’histoire).

Je me suis mis à détester les journalistes, des chiennes excitées par le sang qui n’arrêtent plus de répéter que ce soir là « est historique », que c’est « le plus grand attentat de l’histoire de France ». Tu penses, ça te fait bander de voir l’histoire couler sous les balles, t’as enfin quelque chose à dire dans ton micro-cravate. Il s’est passé quelque chose et ça te fait mouiller.

Je me suis mis à détester les cons, en général. Les philosophes, les chroniqueurs, les « experts » qui vendent leur cul les pieds dans le sang, les penseurs sans pensée, les écrivains sans pudeur, les acteurs, les gens en général. Le strip-tease des égos qui essayent d’attirer l’attention sur leurs gros seins refaits et leur lingerie usée. Je me suis mis à détester cette pornographie émotionnelle où chacun essaye de pleurer plus fort que l’autre, la main sur sa queue et se branler des louanges qu’on lui offre.

Je me suis mis à me détester d’être incapable de pleurer. Je me suis mis à me détester de détester parce qu’après tout, écrire ce texte ne sert à rien d’autre qu’à un soulagement passager. Je me suis mis à me détester d’être incapable d’être comme tout le monde, et de trouver formidable d’amputer la « Liberté » de notre devise pour la remplacer par « Sécurité ». Incapable de ne pas avoir honte en écoutant le monde entier louer nos valeurs universelles au moment même où nous les abandonnons dans un élan de lâcheté.

Je me déteste d’être incapable de vous écrire un truc plus positif, un truc qui serait comme : putain on sort ! on continue ! on fait la fête ! on boit des coups ! Alors je vais laisser la parole à Marilyn Manson, qui aurait été la réponse la plus pertinente, la plus joyeuse, la plus bruyante, la plus obscène, la réponse la plus belle aux balles de l’obscurantisme. Dieu n’existe pas, alors buvons un coup avant que le rideau ne tombe.

Oskar Kermann Cyrus

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